En interview en Côte d’Ivoire, Sanou Kerfala Cissé a évoqué la contribution de l’Etat guinéen à l’essor de la presse

Présent il y a quelques jours à Abidjan à l’invitation de la Voix de l’Amérique (VOA) pour un séminaire de haut niveau, dans le cadre d’une collaboration qui lui permet de reprendre les programmes de cette radio sur sa chaine « Sabari FM », nous avons rencontré Cissé Kerfalla Sanou, président des radios et télévisions libres de la Guinée qui fait un tour d’horizon de la liberté de la presse et de l’intérêt que les journalistes ont d’être unis.

Vous êtes le président des radios et télévisions libres de la Guinée. Pourquoi le mot libre?

Effectivement les gens me le demandent mais nous avons choisi d’être « Libres » parce que nous ne souhaitons être inféodés à une quelconque structure ou organisation. Nous estimons qu’un journaliste d’abord, c’est la liberté de ton, la liberté d’action, la liberté d’entreprendre. C’est le sens, la base et la substance même du métier de journaliste. C’est pour cela que nous avons préféré choisir cette liberté pour pouvoir mener à bien nos actions.

Vous êtes aussi un patron de presse. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Je suis avant tout journaliste. J’ai commencé l’exercice de ce métier en 1992 par la création d’un journal préfectoral de tirage moyen, ensuite, étant étudiant en journalisme, j’ai intégré l’un des plus grands groupes de presse de l’époque « Le Lynx » où j’étais chargé de couvrir tout ce qui était événement culturel et les manifestations artistiques. Et progressivement, après plus de 10 années de pratique, j’ai dû partir pour créer un journal personnel « Le Diplomate » qui était à la base un site internet et qui a eu le privilège de retranscrire pour la première fois le journal télévisé guinéen en 2003. En 2005, avec l’ouverture du paysage audiovisuel, nous avons créé notre radio « Sabari FM » en 2008. Et je suis heureux de dire que cette radio a grandi parce que nous comptons aujourd’hui cinq (5) radios dont trois à l’intérieur du pays et dans les jours à venir la quatrième radio sera aussi lancée ce qui nous fera en gros six radios. Nous avons également six (6) sites internet et plusieurs autres pages Facebook. C’est toute cette expérience qui m’a permis d’être aujourd’hui à la tête de cette association. C’est tout ce que je sais faire. Tout mon ADN respire journalisme.

A la tête d’un tel groupe de presse, comment faites-vous pour éviter d’être bâillonné par les gouvernants ?

Je dis souvent aux jeunes journalistes que la liberté de la presse, ce n’est pas que quelqu’un viendra vous la donner sur un plateau d’or. Non ! C’est un combat de tous les jours, une lutte permanente qu’il faut pouvoir assumer. Un journaliste doit pouvoir être sûr de ce qu’il est en train de dire ou écrire. C’est cela le BA BA de notre métier. Dieu merci, durant tout mon parcours, je n’ai pas fait de séjour en prison, mais nous avons enregistré beaucoup de menaces. Nous savons que toutes ces menaces ont pour seul but de nous faire taire et en tant que journaliste, nous sommes là pour y faire face. C’est cela la lutte d’intérêt et de repositionnement. Nous sommes et demeurons journalistes. Et cette liberté nous l’exercerons car nous ne donnerons l’occasion à personne de venir marcher sur la plus petite parcelle de liberté que nous avons. Je le dis à qui veut l’entendre, que du moment où le Président de la République, le Ministre, ou l’opérateur économique, quel que soit le lien d’amitié que nous avons, ne me consulte pas avant de prendre ses décisions, quand je dois pondre mon papier, je ne demande l’avis de personne. C’est fort de tout cela que nous exerçons librement notre métier. Pour la petite histoire, ce groupe de presse qui a grandi aujourd’hui, nous l’avons démarré avec 800 milles francs guinéens pour bâtir l’empire médiatique qu’il est aujourd’hui. Parce que nous croyons en ce que nous faisons et en nos convictions. Nous avons une ambition que nous voulons atteindre. Et pour quitter un point A pour atteindre un point B, nous ne donnerons l’occasion à personne de nous distraire.

Combien de groupements de journalistes y-a-t-il en Guinée ?

Nous avons trois catégories de groupements de journalistes. Les journalistes de l’audiovisuel privé (Télévisions et radios) qui constituent l’URTELGUI, il y a également l’AGUIPEL pour tout ce qui concerne la presse en ligne et l’AGEPI qui est la plus ancienne des organisations de la presse indépendante en Guinée car chez nous, l’écrit a été libéralisée avant l’audiovisuel. L’URTELGUI est la plus importante association de presse, non seulement par la taille des employés (2000 agents), mais aussi des moyens investis. Nous constituons donc une force avec les différentes synergies que nous organisons lors des grands rendez-vous électoraux depuis 2010, nous constituons un frein à la fraude et à la tricherie car nous couvrons les 90% du territoire. La presse constitue aujourd’hui une garantie pour des élections apaisées en République de Guinée.

Quelle est la contribution de l’Etat guinéen dans le développement de la presse ?

En réalité, il y a une subvention mais elle est très minime parce qu’il ne s’agit pas de donner 2000 Euros à une radio ici et de l’autre côté, lui demander de payer 2000 Euros pour ses redevances annuelles. Les redevances constituent aujourd’hui un frein au développement de l’audiovisuel en Guinée. Il y a quelques semaines, nous avons engagé des démarches pour que l’Etat puisse revoir à la baisse, à défaut d’annuler ces redevances, parce que nous utilisons des fréquences naturelles qui n’appartiennent à personne et que ce que nous faisons relève après tout du service public. Logiquement, nous ne devons rien payer, mais en tant que chef d’entreprise et contribuable guinéen, nous avons demandé aux autorités de nous aider car nous avons beaucoup de difficultés de fonctionnement. Nous avons attiré l’attention des autorités car si rien n’est fait, nous serons obligés de fermer.

Ne pensez-vous pas que les médias africains doivent se passer de l’aide de l’Etat pour plus de liberté ?

En Guinée, nous avons été à la base de la mise en place de cette subvention en 1998 à travers l’actuel premier ministre qui était Ministre de l’économie et des finances. Beaucoup de démarches ont été menées par les acteurs à l’époque pour que l’Etat puisse mettre en place cette subvention afin que nous puissions faire face à certaines charges que nous rencontrions. Progressivement, cette subvention a évolué mais nous nous sommes rendu compte que souvent la taxe est plus élevée que la subvention que l’Etat nous donne. Moi j’estime que ce n’est pas une subvention car on nous la donne par la main droite et elle est reprise par la main gauche. Je rappelle aux autorités de nos pays que nous sommes des outils d’utilité publique car nous avons pu donner l’occasion aux guinéens de donner leurs points de vue sur ce qui se passe dans leur pays.

Que pensez-vous d’Internet que plusieurs patrons considèrent comme le fossoyeur de la presse écrite ?

Nous avons 15 pages Facebook car depuis 1996, avec le début de l’Internet en Guinée, j’ai compris que les journaux guinéens n’informaient pas parce qu’il n’y avait que des hebdomadaires. Lorsqu’un événement se déroule, il faut attendre une semaine après pour avoir le compte rendu pendant ce temps, tout le monde savait déjà ce qui s’était passé. J’ai proposé alors à mon patron de créer le site web, mais nous n’avions pas forcément la même vision. Donc un an après la création de « Le Diplomate » en mai 2003, nous avons créé le site Internet qui pour la première fois a pris l’initiative de rediffuser le journal télévisé guinéen pour les guinéens de la diaspora. Nous nous sommes adaptés. Nous avons fait notre propre métamorphose. Et à chaque fois qu’il y a un nouveau réseau social, nous nous adaptons, nous nous inventons et nous faisons notre propre mue. Aujourd’hui, nous avons donné la possibilité à tous les guinéens, quel que soit le lieu où ils se trouvent peuvent écouter et suivre nos programmes sur nos pages Facebook. Et depuis le mois de Janvier, nous faisons le Facebook live pour permettre aux auditeurs et internautes de vivre tout ce que nous faisons au studio en direct. A ce que je sache, il n’y a pas de modèle aboutit. Pour ce faire, je m’interdis de dormir sur mes lauriers. Je me remets donc permanemment en cause. C’est moi seul qui gère les 15 pages Facebook et j’ai mis d’autres administrateurs. C’est toute ma vie, je ne dors pratiquement pas parce que je sais ce qui se passe sur tout ce qui se passe sur toutes mes radios.

Le samedi 24 Août prochain, il y aura l’élection du nouveau président de l’UNJCI après un congrès qui a été suspendu le 20 juillet dernier. Il se trouve qu’un candidat est taxé de vouloir inféoder l’union au parti au pouvoir. Pensez-vous que cela est possible dans la presse ?

Moi je suis journaliste depuis de longues années et j’ai pu côtoyer tout ce qui est comme homme politique. Vous savez, pour devenir ce qu’ils sont, les hommes politiques sont obligés de passer par nous. Chez nous en Guinée, nous avons fabriqué de main de fer ces gens-là. Et à l’époque, lorsque j’ai décidé d’être candidat à la tête de notre union, certains journalistes ont dit que je suis proche du Président, que c’est mon ami. Mais comme une élection ne se gagne pas seulement le jour de l’élection, pendant les campagnes et autres réunions, lorsque je présentais mon programme, certains adversaires qui n’étaient pas trop sûr de me battre ont commencé à divulguer ce genre d’informations. Je les entendais dire, est ce qu’il ne va pas prendre notre union pour la donner au pouvoir. Et dans le lot, il y a eu des personnes honnêtes qui ont travaillé avec moi qui ont battu cela en brèche car à aucun moment je n’étais venu leur imposer ce qu’il y avait à faire. Nous avons rassuré les uns et les autres pour dire que malgré notre proximité avec le pouvoir, nous n’allons jamais inféoder notre union à un pouvoir politique. Et puis je vous le dis, ce n’est même pas possible. Vous savez, quand il y a une telle campagne qui est engagée, tous les moyens sont bons pour déstabiliser et éliminer son adversaire sinon, les uns et les autres savent que ce n’est pas possible. En Guinée, j’ai appelé au rassemblement. Je pense que c’est la même chose qui doit se faire en Côte d’Ivoire. Les journalistes ivoiriens doivent se mettre autour de l’essentiel car lorsqu’on rêve seul, cela reste en l’état de rêve. Mais quand on rêve ensemble, cela devient une réalité. Donc j’appelle les confrères à beaucoup plus de retenue et de rassemblement parce qu’unis, nous avons une voix aussi audible que crédible et aucun pouvoir public ne peut nous anéantir. Il faut donc une union forte pour faire face à ce rouleau compresseur qu’est le pouvoir.

Interview réalisée par Solange ARALAMON